L'Opéra de Paris s'apprête à donner, tout au long du mois de décembre, Andrea Chénier, un opéra d'Umberto Giordano. Alors là, je te sens, lecteur, désarçonné : déjà que l'opéra n'est pas ta tasse de thé, tu n'as jamais (ou presque) entendu parler du compositeur qui, il est vrai, n'a pas la même notoriété que Mozart, Verdi ou Puccini. Mais bon… c'était ça ou je me mettais à relater un nouveau conte de la bécasse !
Bon alors, faisons simple ! Pour te le situer, Umberto Giordano est né en 1867 et mort en 1948. Il est représentatif de cette génération de compositeurs italiens qu'on a qualifiés (parfois abusivement) de véristes, comme Mascagni, Leoncavallo, Puccini (parfois, c'est discutable), Cilea… De quoi s'agit-il ? Même si d'autres experts bien plus éminents que moi ont glosé ad nauseam sur le sujet, je me risque à proposer un résumé en ce qui concerne le domaine de l'opéra, qui tient en deux aspects essentiels. Premièrement, la volonté de mettre en scène non plus des personnages de haute lignée (dieux, nobles, créatures imaginaires, Marie de Rohan) mais des gens simples (cousettes, paysans, villageois, la France d'en bas). Ensuite, une écriture musicale qui tend à exalter, à exacerber le sentiment à fleur de peau, avec, en général, une ligne de chant soutenue, voire tendue, sans ornementation et doublée à l'orchestre. Les détracteurs de ce genre l'ont réduit en dénonçant le caractère facile (on dirait aujourd'hui populiste) et le manque de subtilité de la musique, ainsi qu'une utilisation de la voix à la limite du cri (voire carrément du cri) ; bref, le mauvais goût incarné ! D'autres, comme moi, aiment être transpercés par les émotions directes et sans retenue, et par une musique sans cesse en tension à la recherche d'un paroxysme.
Andrea Chénier, dont l'appellation vériste est, sous certains aspects, discutable, raconte en quatre actes la tourmente révolutionnaire du célèbre poète français. Mais si, souviens-toi… La jeune Tarentine :
Pleurez, doux alcyons, ô vous, oiseaux sacrés,
Oiseaux chers à Thétis, doux alcyons, pleurez.
Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine.
Un vaisseau la portait aux bords de Camarine.
Bref, j'en conviens, un poète que l'enseignement du français à l'école n'a pas forcément mis en valeur autant qu'il l'eût pu.
Nous sommes à la veille de la Révolution ; on donne une réception chez la comtesse de Coigny et c'est l'occasion pour notre poète Dédé d'improviser un quatrain qui, au grand dam de l'assemblée réunie, dénonce l'orgueil des riches. Seuls Charles Gérard (Carlo dans le texte), le chef des laquais, ravivé par une conscience de classe, s'en réjouit, ainsi que Madeleine, la fille de la comtesse, qui n'a sans doute pas compris le sens du quatrain mais qui est tombée sous le charme de Dédé. Quelques temps plus tard, la révolution et les sans-culotte grondent : c'est la Terreur avec un T majuscule, flanquée de ses Incroyables, Merveilleuses et autres créatures de l'époque. Chénier est en danger de mort et doit quitter la France mais l'amour le retient. Charles, devenu haut fonctionnaire de la Révolution lui apprend qu'il est sur la liste des condamnés à mort. Mais Charles, également amoureux de Madeleine depuis le début de l'opéra, au moment de signer la condamnation de Chénier, s'aperçoit que son intérêt personnel a pris le dessus sur son idéal de liberté et tente de sauver Chénier, surtout que Madeleine est venue le trouver pour lui raconter sa désormais misérable condition et sa ferme intention de sauver Chénier. Tout continue d'aller mal pour les protagonistes : Charles n'arrive pas à sauver Chénier, Madeleine non plus qui décide alors de le rejoindre dans sa cellule en prenant la place d'une condamnée à mort. Ce sera la guillotine pour tous les deux.
Voilà donc un superbe livret qui réunit les ingrédients de toute bonne histoire à succès : politique, crime, amour, rires (pas tellement, en vérité, si ce n'est jaunes), larmes, trahison et pardon, le tout saupoudré d'une majestueuse scène de procès, de grandioses tableaux de foule et d'une héroïque fin jusque-boutiste qui nous fait dire une fois de plus que la Révolution n'a été qu'un horrible massacre. En plus d'un livret palpitant, cher lecteur, tu as le droit à de magnifiques airs, dont certains sont devenus de véritables tubes, et pas seulement pour le geek d'opéra que je suis.
Chénier se taille la part du lion avec pas moins de trois trophées (voire quatre) pour ténor : Un dì all'azzuro spazio, Sì, fui soldato ! et Come un bel dì di maggio, le premier étant le fameux improvviso engagé donné chez la comtesse, le deuxième son émouvant plaidoyer patriotique lors de son procès et le dernier constituant les ultimes vers du poète à l'orée de sa mort (un peu comme Cavaradossi et son E lucevan le stelle dans Tosca).
Carlo Gérard n'est pas en reste avec son magnifique air Nemico della patria ?!, véritable prise de conscience pour ce personnage qui s'aperçoit de ses désillusions politiques et qui affirme désormais ne croire qu'en la volupté et les sens ; hélas, comme tous les airs de baryton, le public a tendance à les oublier…
Enfin, Maddalena, héroïne et victime oblige, soprano de surcroît, nous offre une page qui compte parmi les plus émouvantes du répertoire, son célèbre La mamma morta. Mais oui, lecteur cinéphile ! il s'agit bien du même air, interprété par Maria Callas, que l'on entend dans le film Philadelphia et sur lequel Tom Hanks, costumé en marin, pleure, tout en racontant à Antonio Banderas de quoi il s'agit. En effet, l'air constitue indéniablement le pic de l'opéra, notamment parce que c'est à ce moment précis que Carlo Gérard, à qui l'air est chanté, prend conscience de la force de l'amour, celui de Maddalena pour Chénier. Il commence par une évocation de l'horreur : le peuple sans culotte et sans pitié a tué la comtesse qui défendait la porte de la chambre de sa fille et ainsi cette dernière a pu être sauvée avant que la demeure familiale ne soit mise à feu et à sang ; depuis, elle erre seule ; tombée malade, elle a été aidée par son ancienne servante qui s'est prostituée pour subvenir à ses besoins. Puis, misérable et sur le point de mourir, elle a reçu une visite, celle de l'Amour qui lui a parlé et lui a demandé de vivre, car “je suis divin, je suis celui qui fait oublier toute cette misère, je suis celui qui transforme la terre en ciel.” Irrésistible ! Recommandation : ne pas oublier la boîte de kleenex à portée de mains. Tiens, lecteur ! comme on a déjà entendu mille fois Callas et comme tu sais que j'ai une nette préférence pour les chanteuses peu télégéniques de la génération précédente, surtout quand elles viennent d'Europe centrale, je te propose Eva Marton en récital en 1994 à l'opéra de Budapest :
Et la même Eva Marton en scène à la Scala en 1985 :
Mentionnons également le très héroïque (et vocalement redoutable, terrifiant même) duo final entre Chénier et Maddalena, en route de conserve vers la guillotine, qui se ponctue par un Viva la morte insiem ! tonitruant et qui nous ramène par la même occasion à l'antique combinaison de ερος et θανατος.
En résumé, il s'agit à la fois d'une fresque historique à grand spectacle et d'un drame humain d’une intensité bouleversante : deux amants broyés par les rouages de l’Histoire, la parole d’un poète qui résonne par-delà le tumulte et que la guillotine fixe dans son éternelle jeunesse et libère par la même occasion.
Donc, je me réjouis d'aller entendre cette œuvre malheureusement rarement donnée en France (alors que bon, on l'aura compris, Dédé, c'est un peu un champion national de la poésie et de la liberté de pensée ! A quand une mise au Panthéon ?). Ce sera même la première fois qu'elle sera représentée à l'Opéra de Paris ; une entrée au répertoire comme on dit (quand on y pense, c'est fou qu'un tel sommet lyrique n'ait jamais fait son entrée sur la plus grande scène nationale !). Rendez-vous demain, lundi, à la générale !