Paulette, tu vois, c’est un peu Tatie Danielle en moins perverse mais en plus gueularde. Retraitée de la Poste (on ne disait pas encore Banque Postale il y a vingt ans), elle habite Rouen et s’offre régulièrement des virées à Paris pour assister à un maximum de représentations à l’Opéra national de Paris (ONP), tant au Palais Garnier qu’à Bastille. Espiègle en diable, elle ne rate pour rien au monde, manifestant son enthousiasme par des applaudissements nourris, les descentes de l’essaim d’ouvreurs qui ponctuent les soirées et marquent la fermeture du théâtre. Coquette sans pareille, elle demande toujours qu’on (une ouvreuse, de préférence, mais je sais qu’au moins un collègue masculin a dû jouer les servantes) lui mette ses bijoux avant de rejoindre sa place. Passablement geignarde, elle hurle sur quiconque est à sa portée, pour une raison ou une autre. Enfin, franchement pénible, elle n’hésite pas à beugler pour obtenir le strapontin qui a sa préférence, quitte à faire bouillir l’hôte(sse) d’accueil et à terroriser le spectateur qui l’occupe, lequel finit par le lui céder ; c’est exactement ce qui s’est passé hier soir.
Aujourd’hui, grande fête nationale oblige, l’Opéra de Paris offrait au tout venant, dans une tentative de reconstitution de l’abolition des privilèges, deux représentations gratuites (oui oui ! sans payer !), un ballet à Garnier (La Petite Danseuse de Degas), un autre à Bastille (かぐや姫 -- Kaguyahime). Quand c’est gratuit, mon expérience en atteste, les gens perdent le peu de civilité qu’ils pensent avoir. Ce matin, à 10h30 (pour une représentation qui commencerait à 14h), une file d’une centaine de personnes était déjà constituée le long du bâtiment, les uns jouant au tarot, d’autres s’escrimant à finir un sudoku, d’autres encore papotant. Ambiance bon enfant, donc. Une première ondée n’a pas déstabilisé ce premier peloton bien implanté mais a probablement dû décourager quelques badauds. La seconde, une vraie rincée, a littéralement liquidé la file. Heureusement, entretemps, tout le monde avait pu entrer dans le palais et rejoindre un siège.
Tout le monde, non. Car, au grand jeu du je fais la queue, on ne saurait échapper à celles et ceux qui réservent des places pour d’autres qui arriveront plus tard. La technique est bien connue : on s’installe sur son strapontin, sa chaise ou son siège, c’est selon, on dépose ostensiblement un foulard Hermès, un parapluie mouillé ou une moufle trouée, bref un truc que personne n’osera toucher, sur la place d’à côté et on descend d’un air assuré les grandes marches en expliquant au personnel d’accueil qu’on va chercher son mari, sa copine ou ses enfants, c’est selon.
- (limite agressif) Ah mais non ! plus personne ne rentre : on a compté les spectateurs qui sont entrés et on a atteint le quota. (puis, comme pour donner un coup de massue mais bien articulé) Question de sécurité !
- (un peu déstabilisé, mais d’un air qui transpire le bon sens) Mais non ! J’ai réservé la place d’à côté, donc il y a des places vides, ce n’est pas plein, je vous dis !
- (d’un air triomphant et avec une pointe d’ironie, comme si la réplique avait déjà servi les années précédentes en la même occasion) Ah mais je n’ai pas dit que c’était plein, j’ai dit que le quota avait été atteint, on ne rentre plus ; (sans menace, mais avec la fermeté qui s’impose pour faire valoir une logique implacable) et si vous sortez, c’est définitif !
Tandis que certains battent en retraite tout en tapotant frénétiquement sur leur téléphones mobiles, d’autres insistent lourdement. Voire, sous les yeux de son épouse quelque peu médusée et gênée, un gaillard d’une trentaine d’années qui arrivait de dehors via la boutique, pas spécialement costaud voire un peu balourd, affronte le vigile de service et saute par-dessus le cordon de sécurité. Le garde appelle du renfort et les explications fusent sur un ton crescendo. De mon côté, je fais valoir à la dame, qui est restée à l’écart et qui craint le pire pour son mari, que cette confrontation n’en vaut pas la peine : Le spectacle est gratuit, hein, c’est pas comme si vous aviez payé ! On vous offre une place à l’Opéra, alors tenez-vous bien ! Ce à quoi, elle me répond : Ben justement, c’est gratuit, donc on a le droit de voir le spectacle !
Bon… de toutes façons, comme c’était l’heure de déjeuner (la pluie, ça creuse) et que, heureusement, la bêtise humaine ne me coupe pas l’appétit, je préférai ne pas poursuivre et n’assistai pas à la conclusion. Mais, au sortir des spectateurs, je pus constater que le fauteur de troubles avait finalement pu assister à la représentation aux côtés de sa femme. Morale de la fable : la violence et l’agressivité paient ; et la bêtise aussi.
De son côté, Paulette, en habituée des lieux, n’avait pas jugé utile de faire la queue. Se présentant donc devant les grilles qu’elle trouva —forcément— fermées (puisque le fameux quota avait été atteint, cf. plus haut), elle commença à héler le vigile de sa voix de rossignolet du bois hyène en furie pour lui demander gentiment ordonner de lui ouvrir les grilles. La pluie battant son plein, la pauvre Paulette, certes vêtue d’un pardessus imperméable et coiffée d’un plastique tous temps, hurlait de plus belle, vociférant et menaçant tous azimuts. Le responsable en chef de l’accueil, suivant le déroulement de l’action à bonne distance, tint bon, droit dans ses bottes. D’autres, moins responsables (pas moi, hein, faut pas pousser), tentèrent pendant un bon quart d’heure de le faire plier : ben oui, la pauvre Paulette toute rincée par la pluie et au bord de la crise de nerfs, on ne peut pas la laisser comme ça, elle fait pitié, et puis on la connaît, Paulette, c’est pas comme si c’était une étrangère… Le chef rétorqua qu’au fil des années, elle est devenue méchante, donc non ! Et puis si on lui ouvre à elle, pourquoi pas aux autres ? (NB : envolé l’argument officiel du quota de sécurité qui a servi en d’autres occasions !) J’appris pendant le déjeuner (c’est le même déjeuner que celui qui est mentionné plus haut ; non, je n’ai pas mangé deux fois, même si la pluie, ça creuse) que la corde sensible de l’imperturbable chef avait fini par vibrer. Donc welcome home Paulette ! Encore une fois, pression, insistance, chantage au cri et agressivité ont payé.
L’entracte venu, le walkie talkie grésille dans mes oreilles : à l’étage de l’orchestre, on recherche le grand chef de l’accueil, et fissa ! Ben, il est parti à Bastille pour l’autre festivité gratuite, que je réponds dans le combiné. Ah ! C’est ballot, parce que Madame la directrice de la danse voudrait discuter du cas Paulette : il semble en effet que ses cris perturbent les étoiles (pas celles du ciel, encore que… mais celles qui sont sur scène en collants et tutus) ! CQFD.
Avec tout ça, la seule réjouissance de la journée, c’est d’avoir gagné un parapluie labellisé ONP ! En même temps, après avoir mouillé mes bas de pantalons et mes chaussettes jusqu’au trognon, ce n’est que justice, car c’est cela aussi la gratuité à l’Opéra de Paris !